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Biographie de Gérard Bregnard
Originaire de Bonfol, Gérard Bregnard naît
le 8 décembre 1920 à Fontenais, un village dominé par les activités paysannes et horlogères. Il est le fils unique de Victor Bregnard et de Hélène, née Lapaire. Gérard ne fréquente que l’école primaire, ce qui lui fera dire plus tard avec étonnement et peut-être un brin de fierté : « Huit ans d’école obligatoire, et pourtant membre de l’Institut des Sciences, des Lettres et des Arts »2 ! A quatorze ans, il entre dans la vie professionnelle, comme commis de pharmacie. Il devient ensuite aide-jardinier, ouvrier dans une fabrique de chaussures puis dans une fabrique d’huile, de vinaigre et de moutarde. Dès 1946 et durant seize années consécutives, il œuvre à l’étampage dans une fabrique de boîtes de montres à Porrentruy.
Ces diverses activités professionnelles ne sont qu’alimentaires, car une passion l’anime : la création artistique. Brillant autodidacte, Bregnard doit aussi son goût pour l’art à son père. Ce dernier, tout à la fois guérisseur et musicien, lui apporte l’ouverture et la curiosité nécessaires, de même qu’un certain non-conformisme.
Gérard Bregnard se forge lui-même par un travail quasiment monacal, favorisé par l’emprise d’une mère protectrice et exclusive. Cette formation instinctive, faite d’essais et d’ajustements, il la revendique ; c’est aussi elle qui lui permet d’échapper aux canons académiques et de littéralement s’imbiber sans préjugés de toutes sortes d’influences qu’il s’approprie, gardant ainsi intacte sa fraîcheur
et parfois même une certaine candeur.
En 1948, il prend la décision de devenir peintre.
En 1954, il est membre fondateur de la Société des peintres et sculpteurs jurassiens (SPSJ). Quelques voyages de proximité lui font découvrir les musées et galeries d’art. En 1955, il passe plusieurs jours à Paris puis, en 1956, il se rend
à Florence et surtout à Venise, ville qu’il visitera souvent lors de la Biennale.
Le décès de son père en 1959 représente selon ses propres termes un « drame » pour lui, et le plonge temporairement dans une période de vide créatif. Cet événement lui donne néanmoins « l’impulsion qui lui permettra de canaliser la structuration et la décontraction mentale à l’origine de sa peinture, baroque d’esprit surréaliste »3.
En 1962, le concours national de sculpture gagné à Wangen (SO) lui offre de réaliser le rêve qu’il caressait depuis quatorze ans :
devenir artiste professionnel.
Extrêmement prolifique, il travaille dur chaque jour - comme à l’usine - et vend une grande partie de sa production. La liste de ses expositions démontre que sa réserve d’œuvres se renouvelle au moins tous les deux ans.
Lors de son exposition au Club jurassien des Arts à Moutier en 1963, il rencontre Yvette Mathez, éducatrice spécialisée, qui devient sa première femme le 17 novembre 1965. L’année suivante, une bourse de travail du gouvernement canadien leur permet de séjourner six mois sur le continent nord-américain. A leur retour, ils s’installent dans une ferme à Courcelon. Ils effectuent encore quelques voyages, à Florence et à Venise principalement.
En 1969, le couple se sépare. Gérard Bregnard rencontre alors Marie-Rose Zuber, artiste comme lui, qui deviendra sa seconde compagne durant quelque vingt ans4. Ensemble, ils acquièrent une maison de vacances en Espagne et réalisent de nombreux déplacements à l’étranger. En 1974, ils reviennent s’installer en Ajoie, dans le village de Bressaucourt, où l’un et l’autre demeureront jusqu’à leur dernier jour.
Après le décès de Marie-Rose en 1991, Gérard Bregnard découvre Hong Kong, puis la Chine. Il tombe amoureux de son interprète, Qing, une jeune femme originaire de Shanghai, qu’il épouse le 8 décembre 1993 dans son atelier à Bressaucourt. En été 1993, il est victime d’un accident cérébral qui le laisse partiellement paralysé. Ce handicap le fauche dans son élan créatif ; cependant les années qui suivent le voient continuer à dessiner inlassablement. En 2002, une exposition à Grandgourt lui permet de montrer ses derniers travaux.
Gérard Bregnard s’éteint à Porrentruy le 8 avril 2003, dans sa 83e année.
1. Extrait du Livre de bord de Gérard Bregnard,
19 septembre 1969.
2. Entretien avec M. Serge Bouille, ami de l’artiste, décembre 2009.
3. Manuscrit de Gérard Bregnard chez
M. Serge Bouille, années 1960.
4. Ils ne se marieront toutefois que le 8 novembre 1986. |
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Caractéristiques
de l’art de Bregnard
Joseph Chalverat |
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Son art fait de symboles, teintés souvent de signification ésotérique, obéit à une volonté de se laisser conduire par le subconscient. Ainsi, en jouant avec les hasards, il matérialise ses rêves dans des visions fantastiques. Dans une première période, le surréalisme satisfait pleinement son esprit imaginatif, lui permettant un délire où se rencontrent beauté et laideur, tendresse et parfois même persiflage...
Par sa formation purement autodidacte, il se forge une constellation de savoirs et de références qui lui sont propres mais, faute de quittance officielle, lui laisse un doute permanent. Muriel Barbery, dans L’élégance du hérisson1, décrit avec sagacité cet état d’esprit : « Il paraît que la conjonction de cette aptitude [embrasser la totalité du savoir] et de cette cécité [l’essentiel qui échappe] est la marque réservée de l’autodidactie. Privant le sujet des guides sûrs auxquels toute bonne formation pourvoit, elle lui fait néanmoins l’offrande d’une liberté et d’une synthèse dans la pensée là où les discours officiels posent des cloisons et interdisent l’aventure ». A croire que ce passage fait référence à Bregnard !
C’est assurément en raison de ce qui précède que le besoin d’une assise solide, d’une référence inattaquable, le conduit, sa vie durant, à faire en quelque sorte ses gammes. Pour cela il se plonge dans le travail de la nature morte réaliste, voire hyperréaliste, et cela le rassure certainement sur sa propre dextérité. Malgré son rôle indéniable dans l’évolution artistique de l’artiste, cette partie de l’œuvre picturale est toujours restée intimiste et a été très rarement montrée dans des expositions.
Gérard Bregnard est un laborieux, un méticuleux. Il est assidu à la tâche ; ne fixe-t-il d’ailleurs pas le prix de ses œuvres en fonction du temps passé à les réaliser ? Il maîtrise sa technique avec maestria et obtient toujours une facture picturale parfaite. De plus, ses compositions sont toujours très élaborées et équilibrées, assujetties au catalogue symbolique de directions, de rythmes, de couleurs et de formes qu’il a élaboré et concrétisé dans son Traité de composition (14).
Lors de la présentation d’une exposition2, Philippe Gigon le rappelle : « […] Dès lors, la lecture d’une œuvre plastique exigera la recherche et la connaissance des signes dont elle est habitée. Cette recherche portera d’abord sur les rapports et les analogies de formes et de couleurs avec les réalités existentielles, toutes les couleurs et les formes n’étant qu’éléments de suggestion… Le rouge fait référence à la fonction organique, l’existence ; le vert, à l’opposé, l’essence. Le brun suggère la terre et la fonction matérielle. Pôle inverse, le bleu parle du ciel et de la fonction spirituelle. L’horizontale, comme le brun s’occupe de la terre et de la stabilité. […] La verticale, son contraire, désigne la fonction spirituelle ». Bregnard lui-même, en 1988, donne la clé de lecture du polyptique de Saint-Charles en des termes tout à fait similaires (3 p. 81).
Au point de vue technique, Bregnard est un artiste complet qui a pratiqué tous les modes du dessin, la peinture à l’huile et à l’acryl, la soudure du fer. Mais c’est aussi avec bonheur qu’il s’est exprimé par la gravure, linographie et xylographie d’abord, puis pointe sèche et eau forte sur cuivre.
La communion avec la nature qu’il ne cesse de cultiver, avec les plantes en particulier, lui permet de s’identifier à l’arbre fruitier qu’il a devant son atelier. Aussi, il se représente alors dans un magistral autoportrait-poirier qui le fera renouer avec le surréalisme !
Mais laissons Jean-Pierre Girod s’exprimer sur l’élaboration du langage pictural de Bregnard (5) : « […] Toutefois, l’influence du cubisme va passer par là, à partir de 1956-1957, et le peintre quittera le domaine de la représentation pure, avec ses dérives de sens, pour entrer dans un langage qu’on dirait abstrait, mais qui ne se détourne pas vraiment du monde connu, de ses délices, de ses horreurs et de ses mystères. Par un système de composition et de décomposition qui lui est propre, il entre dans le domaine de la suggestion, invente un microcosme – le mot lui est cher -, puise dans la banalité pour conférer à son art cet équilibre rare entre éléments familiers et plongée dans l’inconnu. […] Ces scènes venues de nulle part, qui touchent, émeuvent ou révulsent, Gérard Bregnard les conçoit dans un souci méticuleux d’équilibre et d’harmonie picturale. Il part souvent de petits collages pour reprendre le thème sur toile, dans des formats souvent imposants […] ».
A partir des années soixante, émancipés de la représentation, ses tableaux suggèrent un monde où chacun peut plonger et interpréter à sa guise. Les titres, souvent déconcertants, offrent des pistes qui n’aident pas forcément à la compréhension du contenu, mais conduisent à l’implication personnelle du spectateur qui cherche le rapport entre œuvre et titre.
Ces divers aspects rendent l’œuvre de Bregnard d’un abord difficile ; il ne séduit pas forcément d’emblée mais nécessite un cheminement d’apprivoisement, de découverte de subtiles harmonies et rapports de masses : il réclame la création d’un espace mental de communion avec le peintre. Tempérament abreuvé à de nombreuses sources parfaitement intégrées, Bregnard s’est forgé durant sa carrière, une personnalité d’une grande richesse, ce qui transparaît dans son œuvre et le rend si unique. Il a, en effet, produit nombre de compositions inclassables qui dérangent toujours les critiques et l’ont souvent tenu à l’écart. 1. Ed. Gallimard, 2008, p. 51
2. Galerie Paul Bovée, à Delémont en 197
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