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Disons-le d’emblée, la réalité visible est, dans l’art, une composante non contraignante, seul le projet et l’attitude de l’artiste le sont. Un savoir-faire minimum conduit à réaliser ce que d’autres ont mis au point dans l’histoire. Le talent consiste donc à harmoniser le contenu d’un projet avec sa forme en cherchant des solutions techniques et formelles nouvelles, jusqu’à la plus grande intensité.
La représentation du réel est par contre indexée par une quantité de souvenirs personnels, de conventions de figuration et de confrontations à des interprétations historiques, stylistiques ou expressives. Voir et saisir la représentation ou la transposition d’une réalité quelconque élevée au rang d’art, c’est mesurer la connaissance qu’a l’artiste de la réalité contemporaine: contexte culturel, social, économique et politique. Donc l’art contemporain devrait être le plus accessible pour tout un chacun(?). Pourquoi en est-il autrement? Parce que nous baignons dans une réalité qui échappe la plupart du temps au commun des mortels. Seuls quelques êtres sensibles et lucides, chercheurs dans tous les secteurs de la pensée et de l’activité humaine voient ou pressentent des ouvertures, là où tout paraît opaque ou trop banal.
Spéculations, quête perspicace, habitude perspective, confrontation incessante entre les acquis et les propositions nouvelles, privilégient les meilleures options et ouvrent de nouveaux territoires. La fascination pour les activités à la pointe de la recherche, aussi modestes soient-elles, est de nature à rendre curieux et ouvert aux choses du monde. La complexité de la réalité du monde, provoque des aversions ou des antipathies difficiles à gérer, rationnelles et quantifiables, elles plongent l’être émotionnel dans un profond désarroi. De là naissent le doute et l’inquiétude, si ce n’est la révolte et la colère lorsque l’on subit sa condition d’être social.
Enfant de Porrentruy, Léonard Félix, formé à l’école des Beaux-Arts de Bâle, est peintre et illustrateur. Il conjugue ses deux domaines d’activité sans que son travail d’artiste en pâtisse, les deux bénéficiant de sa curiosité et de son talent. Il y a d’abord son oeil qui permet l’accumulation d’expériences visuelles, de collecte de saveurs, d’échelles de valeurs et de nuances colorées: avec leurs modifications subtiles sous les éclairages diurnes ou nocturnes et la réfraction de la lumière au passage des corps translucides aux densités atmosphériques différentes. L’oeil est ouvert sur la richesse des structures construites, la variété des formes bâties, leur emboîtement ou leur empilement, les contrastes des matériaux, des épaisseurs de murs, les formes des passerelles, des palissades et autres rambardes. Il y a aussi le revêtement des parois, la surface des choses, matière déjà picturale, que le maniériste pourrait se contenter de copier: crépis salis à seco, lézardes dans la chaux glauque du Barrio, les remugles portuaires d’antans. Il y a ce qui traduit le passé de luttes et la fierté d’être au monde: la pierre, la terre, la chaux (fille du feu), l’huile (fille de la nature), l’eau salée des embruns et les courants de la tramontane.
On y sent toutes ces racines culturelles celtiques, arabes, franques, phocéennes, romaines, africaines et basques, que Léonard Félix relève dans ses carnets et dans sa documentation photographique, alors son travail peut y puiser.
Il faut un choix ensuite, et c’est ce qui frappe d’emblée chez Félix: tout se résume en quelques édifices serrés, entassés, ouverts et contenant ce monde. Les éléments décrits plus haut y sont présents. L’air y circule, vicié ou rafraîchissant, l’eau ronge la pierre ou coule sous les passerelles, la terre cuite réfléchit les ores du soir ou porte les ombres de la nuit. Les façades sont creusées d’innombrables balcons, portes cintrées, passages voûtés, comme pour augmenter leur surface d’absorption, en tous les cas pour nous offrir encore plus d’accumulation de sensations. Les transparences du feuil huileux laissent les pigments exprimer la qualité des émotions que l’artiste nous fait partager.
Le dessin initial est solide, décidé, transposant l’esprit de la perspective en de subtiles variations que seul le mouvement oculaire ou la vision binoculaire retrouvent. Les jus de couleurs successifs, l’interaction subtiles des bleus de cobalt, des ocres jaunes, des terres, des carmins et autres malachites, assurent la vibration de la lumière. La toile y trouve sa cohérence. Mais cette évidence cache une ardeur et une conscience aiguisée des problèmes. Les multiples recherches et essais s’accumulent dans l’atelier, d’autres pistes s’annoncent, vers le portrait par exemple, d’autres sont abandonnées. L’artiste est avide de connaissance et ses intérêts vers la renaissance italienne et ses “adorations”, ou à l’opposé, vers les compositions rigoureuses, mais sensuelles de Diebenkorn, nourrissent sa pensée créatrice.
Les dimensions des toiles et leur rapport au contenu jouent un rôle très intéressant. Il s’agit peut-être là d’une collusion avec l’illustration: quel que soit le format des toiles, les éléments reproduits, reconstruits, paraissent familiers, accessibles, toujours à portée de pas du pérégrin. Cela tient à la largeur des pinceaux, adaptés au sujet, dans des gestes visibles, francs et sensuels. Le bras du peintre qualifie le geste qui le domine, le corps suit l’esprit des formes. Même de rares repentirs disent que tout n’est pas lisse et si facile, et du coup, nous ramènent à la réalité. Mais nous restons en peinture, parce qu’elle est fraîche et belle et démontre la suprématie de l’esprit sur la machine, froide et prévisible dans ses algorithmes.
Jean-René Moeschler
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